OPINION. En soutenant une autre idée du «progrès numérique», Genève a une importante carte à jouer, veut croire le directeur du Geneva International Film Festival. La ville a en effet toujours tenu le rôle d’«incubateur» d’idées et de savoirs dans l’histoire de la Suisse

Le mardi 21 novembre 2017, la Suisse a fêté sa toute première Journée du digital. Avec quelque 80 événements organisés à travers le pays, le succès de cette opération a mis en lumière la diversité et le dynamisme des acteurs helvétiques du numérique. Mais elle a aussi éclairé les failles d’un secteur sous-financé et dont les enjeux, lorsqu’ils ne sont pas directement économiques, demeurent encore trop souvent traités de manière marginale par les politiques. Preuve en est l’absence de tout office réellement compétent en la matière au niveau fédéral, laissant les experts songeurs sur les impacts réels de la stratégie «Suisse numérique» définie en 2016 par le gouvernement.

Vision matérialiste et libertarienne

Paradoxalement, une telle situation pourrait aussi constituer une chance pour Genève. Voire, au-delà, pour le bassin lémanique dans son ensemble. Car si, à l’instar de Zurich, leader suisse incontesté dans l’accueil de filiales des GAFA, la plupart de nos villes et régions cherchent à se positionner en tant que pôles de compétences numériques, presque aucune d’entre elles ne fait aujourd’hui entendre une voix singulière sur ces questions.

Au contraire: émaillé de concepts aussi discutables que le transhumanisme, l’hyperconnectivité ou l’avènement forcé de l’intelligence des objets, des maisons et des villes, le discours ambiant ne correspond en rien à notre propre sensibilité en matière d’interactions sociales et culturelles, de liberté ou d’éducation. Et pour cause: façonné dans les think tanks de la Silicon Valley, il témoigne d’une vision matérialiste et libertarienne du «progrès numérique». Au cœur de cette logique, la croyance que l’innovation doit invariablement mener à plus d’efficience, cette dernière offrant de facto une réponse à tous les maux de la société.

Est-ce vraiment le cas? On peut en douter. Récemment, Carlo Ratti et Matthew Claudel, deux chercheurs du Senseable City Lab du MIT de Boston, ont d’ailleurs résumé, en une question volontairement limpide, le paradoxe du big data, des smart cities et de l’Internet des objets: «Jusqu’à quel point votre lit peut-il devenir intelligent avant que vous n’ayez peur de dormir dedans?» Autrement dit, truffer nos villes de capteurs et analyser sans cesse nos données: certes, mais pour quoi faire exactement?

Sciences et arts de demain

En soutenant une autre idée du «progrès numérique», Genève a une importante carte à jouer. Si elle a toujours tenu le rôle d’«incubateur» d’idées et de savoirs dans l’histoire de la Suisse – souvenons-nous que l’horlogerie, la banque et les bons offices ont tous transité par Genève avant de se diffuser dans le reste du pays – son écosystème digital lui permet aussi de proposer une alternative cohérente à l’avenir somme toute très américain que nos élus fédéraux nous préparent, faute de conscientiser leur rapport au numérique.

S’est en effet développée sur les bords du Léman une expertise forte dans la création numérique audiovisuelle – réalité virtuelle, augmentée, arts numériques, etc. – ainsi que dans l’innovation cognitive et médicale. Deux secteurs clés de la quatrième révolution industrielle qui reposent, eux, sur une approche critique du phénomène. Une véritable chance à terme pour toute la région, qui pourrait à travers le soutien à la science et aux arts de demain promouvoir ces valeurs essentielles au développement d’une société humaine pacifiée que sont la sensibilité, la durabilité et l’égalité. Des concepts qui, s’ils ne l’oblitèrent pas, limitent considérablement l’importance de l’efficience, telle que prônée par les géants de la Silicon Valley.

Un autre numérique est possible

Ce rôle de catalyseur d’un autre numérique, Genève peut l’incarner dès aujourd’hui. Mais cela passera nécessairement par une politique volontariste et coordonnée en matière de soutien à la création et à la recherche digitales ainsi que par la prise de conscience que l’apprentissage du langage informatique et des enjeux civiques du numérique doit s’effectuer dès l’école obligatoire. A cela s’ajoute le développement stratégique des acteurs clés du numérique lémanique, de la HEAD au Campus Biotech, en passant par LIFT, le lab numérique de la RTS, le GIFF ou encore Virtual Switzerland. Autant d’initiatives qui nécessitent un accord à long terme entre les partis, invités à ne plus considérer désormais le numérique comme un enjeu purement politique ou économique mais comme le véhicule futur des valeurs intrinsèques et du patrimoine culturel suisses.

Emmanuel Cuénod, directeur artistique et général du Geneva International Film Festival
Publié lundi 29 janvier 2018 à 18:36.

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